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En partance...
19 novembre... 11h45...
Le ferry tenta de se libérer de ses attaches en se tortillant d'avant en arrière. J'étais debout sur la passerelle, les yeux trempés. Un dernier sursaut, léger, et la coque se libéra pour voguer librement. Je n'avais jamais eu un tel effroi en moi. Il s'en fallut de peu pour que je bascule par dessus le bastinguage afin de retrouver ma place ici, aux Lofoten. Hier encore ce sentiment d'appartenance m'avait frappé si violemment qu'il m'était devenu indispensable de rejoindre la Suisse. Mélangé entre deux eaux, douce et salée, ma vision se brouille. Les amarres rompues provoquent en moi la déchirure, le déracinement. Les Lofoten se sont données, comme je les désirais, poudrées de blanc mais toujours inaccessibles. J'ai tenté maintes fois d'épouser leurs voiles transparentes, je n'eus aucun succès. Je les vois s'éloigner, maintenant, dans cette brume bleutée. C'est un instant délicat et insupportable.

J'ai quitté Steinar et Elin ce matin. Je toucherai la côte dans un peu moins de quatre heures, à Bodo. J'entame la descente vers le Sud.

départ de Mosquenes, 11h45...
La nuit est tombée au rythme lent du balancement du navire. Je ne reste que quelques courts instants à Bodo puis je rejoins la E6 qui me mènera à Trondheim, demain, puis à Oslo. Je décide de rouler un peu ce soir, le temps est à la pluie et les routes sont détestables. Des croûtes de glace, rescapées des intempéries de ces derniers jours, couvrent l'asphalte, produisant par intermittence un bruit insupportable dans la voiture. Dès que l'on gagne un peu d'altitude le verglas prend ses aises, recouvert d'une pellicule d'eau.

22h30, descente d'un petit col... impossible cette fois de reprendre le contrôle et c'est la sortie de route. La voiture est montée sur le mur de neige et je me trouve coincé à l'intérieur. Impossible d'avancer ou de reculer. Finalement je dégage ma portière et je sors constater les dégâts. Je tente de chaîner mais c'est peine perdue. L'espace entre les roues et la carosserie est si infime, à cause du chargement, que je n'arrive même pas à y passer un doigt. Plusieurs minutes de recherche pour ne trouver qu'une seule pierre que je glisse sous un des pneus. Mais rien à faire. Aucune voiture n'est passée sur cette route depuis quarante minutes. Seuls des poids lourds passent à quelques mètres de moi, inutile de dire qu'il leur est impossible de s'arrêter.

Je remercierais vivement l'inconnu chauffeur qui donna l'alerte à la centrale des secours. Le TCS local vint enfin me sortir d'affaire, en sifflotant. Il dut s'y reprendre à deux reprises pour me dégager. Impossible de tourner le volant. Il fallut bien quelques coups de pelle pour dégager les roues. La voiture ne semble pas avoir trop souffert, un petit jeu dans la direction semble être le seul bobo à constater. Je suis désormais sur mes gardes et je reprends la route. Un arrêt de quelques heures me permet de me "reposer" un peu... km 18500
20 au 23 novembre...en descendant la E6...
Une journée sur la route. Après un bref arrêt en fin de matinée à Trondheim je continue de descendre vers le Sud. Curieusement, en m'arrêtant à Otta pour la nuit, je constate que la température est bien plus basse qu'à Å. Il fait -5°C. Par chance pour la suite du trajet, les routes sont maintenant sèches.

J'atteins Oslo en début d'après-midi et je me dirige vers Bygdoy pour tenter de trouver quelques documents sur les bateaux vikings. Lors de mon passage ici, il y a un peu plus d'un mois, j'étais allé visiter un musée consacré exclusivement à ces navires magnifiques. Nous en avons parlé avec Steinar et son épouse et j'appris avec émerveillement que les "Nordlandbot", embarcations typiques de la région des Lofoten restent les plus proches modèles réduits de ces navires du passé. Steinar a acheté, il y a bien des années, une de ces petites merveilles... à restaurer. Le nom du bateau change suivant le nombre de places pour les rameurs. Pour l'instant, je ne dispose que de très peu d'informations... mais c'est un sujet auquel je vais très probablement m'attacher pour un travail futur. Je quitte la petite péninsule de Bygdoy avec très peu de documentation, finalement. Le musée dispose d'une masse importante de livres mais la majeure partie d'entre eux, probablement ceux contenant les informations les plus fondamentales, ne sont écrits qu'en norvégien... Il me reste la solution "internet", avec de la chance ou, apprendre le norvégien...

Je vais passer ma dernière nuit en Norvège, chez mes Amis, à Oslo. J'ai envoyé un e-mail à Morten et son épouse en leur disant que je serai de passage. Morten m'a répondu amicalement..."ta chambre t'attend... petit coup de fil pour nous dire quand tu arrives près de la base... Oslo". Ainsi j'arrive en fin de journée dans leur petite maison sympathique où je suis accueilli avec tant de gentillesse. Une fois de plus j'ai l'honneur de déguster du poisson, du hareng, préparé avec délicatesse par Hilde. C'est vraiment délicieux... Au coin du feu, nous passons la soirée à refaire la Norvège et la Suisse...

En quittant Bygdoy, aujourd'hui, j'eus la curiosité d'aller me renseigner sur les horaires du ferry qui part d'Oslo en direction de Kiel. La solution est particulièrement avantageuse à cette saison. Le départ est prévu demain à 13h30 et l'arrivée en Allemagne le lendemain en début de journée. J'évite ainsi près de 650km. L'économie d'essence ainsi que le prix du bateau que j'aurais dû prendre de la Suède au Danmark et de ce dernier vers l'Allemagne est largement compensée. Pour ce prix vraiment dérisoire, je dispose en plus d'une cabine pour moi tout seul... Vraiment incroyable.

A l'heure où j'écris ces lignes je suis à bord. Rien à voir avec le merveilleux Dettifoss, évidemment. Ma cabine doit probablement faire le tiers de la surface de celle que j'eus durant deux semaines à bord du cargo. Mais qu'importe... il ne me restera que 1000 kilomètres pour rejoindre la Suisse. Je ne puis faire de conclusion à la hâte et je pense que quelques pages seront nécessaires pour décrire ce retour. Je vais reprendre doucement mes marques... D'après les dire de François... pas très évident. Et encore il n'a vécu que deux semaines d'aventure. Nous planifions déjà quelques plongées pour la semaine prochaine, histoire de rester dans le bain...

Laissons encore un peu de place au rêve... ce matin, moins d'une heure avant d'appareiller, j'étais à Bygdoy, une fois de plus, au musée de la Marine, puis au musée Fram. Par un pur "hasard", j'eus le cadeau d'une projection panoramique sur la Norvège, vu d'hélicoptère. Tous mes plus beaux instants y figuraient. Les Lofoten avec le Stockfishmuseum, Reine, Hennigsvaer... Emotion vue du ciel...

musée Kon-Tiki...
musée Fram...
musée Fram...

Vendredi, 20h30, 19890 kilomètres... arrivée à Fribourg. Le voyage se termine dans l'émotion. Je ne sais s'il est possible de conclure un carnet de bord tel que celui que je viens d'écrire, jour après jour, durant quatre mois. L'histoire du Pourquoi-pas n'est pas encore terminée et l'Amitié née de toutes ces rencontres ne s'éteindra pas ainsi. Je garde en mémoire des souvenirs d'une sincérité absolue remués tendrement par des ras-le-bol passagers. L'aventure fut belle et je reste ému et reconnaissant à vous tous qui avez si vaillemment suivi le récit, parfois longuet, je dois l'avouer. C'était un carnet de bord, une tranche d'existence dans laquelle j'ai tenté de livrer mes émotions à vif. Pour ces dernières lignes, laissons l'écriture à la plume fameuse de Nicolas Bouvier...

"La vie ne m'a pas fait attendre, elle a toujours, ou presque, roulé plus vite que moi. J'ai couru derrière, j'ai couru vite et longtemps, mais c'est trop rarement que je l'ai rattrapée. L'unique chose que j'attends d'elle aujourd'hui: un peu de légereté et de liberté intérieure, je sais déjà que, dans ce monde trompeur, je n'en aurai que quelques grammes alors que j'en voulais par kilos. Je continue de courir, de plus en plus lentement, et savoir jusqu'à quand n'est, hélas, pas de mon ressort. [...]

S'il est vrai que la plupart du temps notre vie nous devance, demande des choses que nous tardons à lui accorder, parfois aussi elle se fatigue, fait la pause, se love comme un serpent en automne, et on la rattrape là et au moment où on l'attendait le moins.[...]

On se débarrasse à bon compte des voyageurs et du voyage en alléguant que presque tous les départs sont des fuites. Peut-être. C'est oublier qu'il y a des choses devant lesquelles on ne peut que fuir: des lieux, des familiers, des "raisons" qui nous chantent une chanson si médiocre qu'il ne reste qu'à prendre ses jambes à son cou. On part pour s'éloigner d'une enfance étouffante, pour ne pas occuper la niche que les autres déjà vous assignent, pour ne pas s'appeler Médor. A l'origine de bien des aventures il y a ce refus pour motif. [...] C'est qu'une fois entrepris, le voyage prend soin de lui-même et fournit à mesure à notre curiosité, notre enchantement ou notre révolte, des raisons d'aller s'exercer plus loin. [...] Les graines semées ici et là sans trop d'espoir commencent à porter des fruits inattendus. On rend une tardive justice à ces lieux qu'il a fallu quitter pour pouvoir les comprendre; le bonheur est retrospectif. Ce décalage si mortifiant, cette inaptitude à saisir le présent que la vie nomade met en évidence, est un des enseignement les plus précieux du voyage, car c'est le voyage lui-même qui peut vous en guérir." Nicolas Bouvier,L'Echappée belle

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